Perspectives économiques du continent africain en tant qu’acteur économique majeur pour les prochaines décennies

Discours prononcé à Montréal le 10 juin 2013 lors de la 19ème édition de la Conférence de Montréal organisée par le Forum Économique International des Amériques (FEIA) et portant sur le thème « Un nouveau cycle économique : nouvelles réalités, nouvelles possibilités ».


Monsieur le Président du Bureau des Gouverneurs,
Messieurs les Gouverneurs,
Mesdames et Messieurs les Présidents et Chefs d’Institutions,
Mesdames et Messieurs les Directeurs et Responsables de sociétés,
Mesdames et Messieurs,

Je suis très heureux de participer ce matin aux travaux de la 19ème édition de la Conférence de Montréal et je tiens à remercier les organisateurs pour l’honneur qu’ils me font en me demandant de partager avec les éminentes personnalités ici présentes, mes réflexions sur les perspectives économiques et financières du continent africain.
Je souhaite aborder ce sujet en mettant en exergue les nouvelles dynamiques qui se dessinent pour l’Afrique ainsi que les facteurs qui les sous-tendent. Je m’appesantirai ensuite sur les stratégies mises en œuvre, aussi bien au niveau des pays pris individuellement qu’à l’échelle des régions et du continent, pour réduire les fragilités auxquelles ces pays restent confrontés, afin de consolider et d’accélérer ces nouvelles dynamiques.
[La dynamique économique en Afrique est bien soutenue]
Mesdames et Messieurs,
L’Afrique connaît depuis plusieurs années un regain de dynamisme économique dans un contexte de ralentissement de l’activité dans plusieurs régions du monde.
A titre d’illustration, le taux de croissance annuel du produit intérieur brut de l’Afrique subsaharienne s’est établi en moyenne à 5,7% entre 2002 et 2012, comparé à une croissance mondiale de 3,8% sur la même période. La richesse par habitant s’est accrue d’environ 3,2% en termes réels et trois (3) des dix (10) pays qui ont enregistré les croissances les plus fortes au monde au cours de la dernière décennie sont du continent africain.
Plus spécifiquement, l’Afrique a montré une bonne résilience pendant cette récente période de crise économique et financière. Le ralentissement enregistré en 2009 a vite laissé place à un net rebond, tandis que la reprise apparaît toujours lente à l’échelle mondiale.
L’inflation est relativement maîtrisée, passant de plus de 10% en 2011 à 7,9% en 2012. Cette tendance à la baisse, qui devrait se poursuivre, est liée à la modération des cours mondiaux des produits alimentaires et au resserrement de politique monétaire qu’ont opéré, au cours des dernières années, les pays à forte inflation.
Notre analyse révèle que l’Afrique dispose du potentiel nécessaire pour accélérer son développement économique et compter davantage sur la scène mondiale.
Certes, l’abondance des ressources naturelles et la consolidation des cours mondiaux des produits de base ont été les facteurs déterminants dans le dynamisme récent des économies africaines. Mais, les perspectives économiques du continent sont désormais sous-tendues par une série de facteurs nouveaux qui se présentent comme des atouts importants.
J’en citerai quelques uns pour illustrer mon propos.
D’abord, il y a le cadre macroéconomique qui a été assaini et la gestion macroéconomique améliorée dans de nombreux pays à travers la mise en œuvre d’importantes réformes. Cela a contribué à améliorer le climat des affaires et à impulser une croissance plus robuste. En particulier, les pays pauvres très endettés (PPTE) ont pu tirer parti de la marge budgétaire créée par la réduction de la dette extérieure dans le cadre de l’Initiative PPTE et de l’Incitative pour l’Annulation de la Dette Multilatérale (IADM).
En second lieu, la demande intérieure devient de plus en plus vigoureuse, du fait de l’émergence d’une classe moyenne, de l’urbanisation rapide et de l’accroissement des dépenses publiques consacrées aux infrastructures. En 2012, la hausse de la consommation intérieure et de la demande d’investissement ont représenté plus de la moitié de la croissance dans de nombreux pays africains. Le dynamisme de sa population et l’amélioration progressive des revenus permettrait à l’Afrique de disposer, selon les estimations, d’une classe moyenne forte d’environ 1,1 milliard d’individus à l’horizon 2060 contre 350 millions aujourd’hui. La croissance africaine devrait ainsi, de plus en plus, reposer sur un marché de consommation intérieure portée par une classe moyenne en croissance.
Par ailleurs, on constate un renforcement des liens commerciaux et financiers de l’Afrique avec les pays émergents. Les échanges avec ces pays se sont accrus et leurs investissements sur le continent se sont consolidés. La part des exportations africaines vers la Chine dans le total des exportations du continent est ainsi passée de moins de 2,0% à la fin des années 1990 à plus de 10% en moyenne sur les cinq dernières années.
La quatrième tendance que je voudrais évoquer est l’amélioration de l’attractivité des économies du continent, traduite par la hausse de la part de l’Afrique dans les investissements directs étrangers (IDE) mondiaux. Elle est passée de 0,7% en 2000 à 4,5% en 2010. Ces afflux de capitaux sont favorisés par des taux de rendements des investissements plus élevés en Afrique que dans les économies avancées et par des conditions de financements favorables sur les marchés internationaux. Autre fait important, il est noté une hausse de la part relative des investissements dans les secteurs pourvoyeurs d’emplois, tels que les télécommunications, l’énergie, l’industrie et le commerce, au détriment de celle des investissements traditionnels dans les matières premières.
Enfin, l’amélioration de la qualité de l’éducation et de la santé devrait permettre à l’Afrique de tirer vraiment parti de son dynamisme démographique. Le continent dispose d’une main-d’œuvre potentielle importante, constituée d’une population dont les jeunes représentent plus de la moitié et qui ne demandent qu’à être formés et insérés dans le tissu économique. Même si les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) ne sont pas encore atteints, des avancées notables sont enregistrées dans l’amélioration de la qualité de l’éducation et des systèmes de santé dans nombre de pays africains.
Ces éléments montrent bien que l’Afrique a amorcé une nouvelle phase de croissance, assise sur une population jeune de mieux en mieux formée, une classe moyenne en pleine expansion et un cadre macroéconomique plus assaini. En outre, le continent offre d’importantes possibilités d’investissement pour le secteur privé aussi bien local qu’étranger.
[Mais des fragilités demeurent]
Mesdames et Messieurs,
Le constat du regain de croissance en Afrique n’est pas homogène et présente de fortes disparités d’un pays à l’autre. Et cette dynamique prometteuse de l’Afrique ne doit pas occulter les fragilités auxquelles sont confrontées les économies africaines.
En effet, la récurrence des crises sociopolitiques et les nouveaux défis sécuritaires liés à la montée du terrorisme peuvent compromettre les progrès importants accomplis en matière de développement. En outre, la diversification insuffisante des économies, encore largement dépendantes des exportations de matières premières, les expose aux chocs de demande extérieure et conduit de nombreux pays à mener des dépenses budgétaires pro cycliques. L’insuffisance des infrastructures de base, notamment énergétiques, malgré les efforts consentis, continue de peser sur le potentiel de croissance des économies. Enfin, le secteur financier reste encore faible dans sa capacité à répondre aux besoins de financement des économies.
Ces fragilités sont très bien perçues par les Etats africains qui se sont engagés dans des actions, tant au plan national que communautaire, pour les réduire et consolider leur cadre macroéconomique.
Au niveau individuel, d’importants programmes de mise à niveau des infrastructures de base ont été adoptés par les Etats et l’objectif d’accélérer la transformation structurelle des économies, afin de s’affranchir de leur dépendance aux exportations de quelques produits de base, est plus clairement affiché.
Il suffit pour s’en convaincre de se référer à l’engagement pris par les Ministres africains en charge des finances et du développement, lors de leur rencontre de mars 2013 à Abidjan, de fonder la transformation structurelle de l’Afrique sur l’industrialisation. Celle-ci serait axée sur la transformation locale des ressources naturelles et agricoles du continent, afin de créer des emplois et relever le défi de la lutte contre la pauvreté. Les assemblées annuelles de la Banque Africaine de Développement (BAD) qui viennent de s’achever à Marrakech au Maroc ont permis aux Etats africains de souligner l’urgence de mener à bien la transformation structurelle de l’Afrique.
Les pays ont également placé au cœur de leurs préoccupations l’amélioration de la gouvernance et l’établissement de politiques inclusives dans le but d’une meilleure répartition des fruits de la croissance et surtout des revenus tirés de l’exploitation des ressources naturelles. Des efforts ont été faits dans ce sens et ceux-ci devront se poursuivre, en relation avec les partenaires au développement.
[L’intégration régionale pour consolider la dynamique économique]
Mesdames et Messieurs,
A un autre niveau, les Etats ont affiché leur ferme engagement d’inscrire leurs stratégies de développement dans une dimension régionale et continentale. L’intégration permet en effet d’adresser des questions transversales, notamment de paix et de sécurité. Elle apparaît également comme la meilleure réponse pour accroître les échanges, réaliser des infrastructures communautaires, tirer parti des économies d’échelles et améliorer la compétitivité.
Cette idée n’est pas nouvelle, il faut l’admettre, mais elle est devenue plus pressante en raison des défis posés par la mondialisation et l’interdépendance des économies.
Les actions conduites en matière d’intégration depuis le Traité fondateur de l’Union Africaine, dont le cinquantenaire a été célébré fin mai à Addis-Abeba, ont permis d’enregistrer des résultats appréciables.
Ainsi, la question de la consolidation de la paix et la sécurité, sans lesquelles aucun développement n’est possible, est de plus en plus prise en charge par les organes communautaires africains. Les dirigeants du continent ont même récemment décidé, à l’occasion de la célébration de ce cinquantenaire, de mettre en place une force de réaction rapide afin de se donner les moyens d’intervenir pour la cessation de conflits en Afrique.
En Afrique de l’Ouest, les textes adoptés par les quinze Etats membres de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) précisent qu’aucune prise de pouvoir par la force n’est reconnue ni par ses instances, ni par les autres Etats membres. Le pays concerné fait aussitôt l’objet d’une suspension des organes de la Communauté, assortie de sanctions économiques et financières.
Des actions ont également été menées par les Etats africains pour harmoniser leurs politiques monétaires et financières ainsi que les règles qui régissent leurs systèmes de paiement en vue de renforcer leur coopération monétaire. Les instances communautaires africaines ont conçu cette coopération autour de cinq sous-régions d’Afrique que sont l’Afrique du Nord, l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique Centrale, l’Afrique Australe et l’Afrique de l’Est.
Aujourd’hui, l’intégration financière est en net progrès dans la plupart des sous-régions, permettant ainsi d’atténuer les contraintes de liquidité auxquelles les pays font face individuellement. Au-delà des efforts d’harmonisation des cadres réglementaires, cette évolution est liée aussi bien à la modernisation des systèmes financiers nationaux et leur mise en conformité progressive aux standards internationaux, qu’au développement de l’activité bancaire panafricaine. Des pôles financiers se sont ainsi développés dans la plupart des régions, particulièrement en Afrique de l’Ouest, de l’Est et Australe.
La consolidation de ces efforts au niveau du continent devrait se traduire par un renforcement du commerce et des investissements intra-africains qui, pour l’instant, sont encore faibles. Les Etats espèrent parvenir au terme de ce processus à un espace économique, financier et monétaire unifié à l’échelle du continent, plus attractif pour les entreprises étrangères et mieux à même de constituer un pôle de croissance mondiale.
L’Afrique de l’Ouest, dans laquelle se situe les pays de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), est celle qui a enregistré le plus d’avancées en matière d’intégration. Les pays de la CEDEAO ont, grâce à une volonté politique affirmée, accéléré leur intégration économique pour laquelle un exercice de surveillance multilatérale a été institué. Cette intégration sera complétée par une intégration monétaire pour former une zone monétaire unique en Afrique de l’Ouest. A cet effet, les huit pays de l’UEMOA, devraient fusionner, à terme, avec les sept (7) autres pays de la CEDEAO, qui sont dans un processus de création d’une seconde zone monétaire.
[L’UEMOA, une référence en matière d’intégration]
Mesdames et Messieurs,
L’objectif final de ce processus en Afrique est d’atteindre une intégration plus poussée dans tous les domaines. À cet effet, le processus en cours au sein de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) mérite d’être évoqué.
L’UEMOA :
c’est d’abord huit pays à des stades de développement différents mais qui forment aujourd’hui un espace économique unique de plus de 100 millions de personnes, fondé sur la solidarité entre les Etats ;
c’est ensuite une monnaie commune et une banque centrale unique qui conduit une politique monétaire adaptée au niveau de développement de la sous-région ;
c’est aussi une banque de développement commune, la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD), qui finance les infrastructures et les actions de développement ;
c’est encore un organe exécutif régional, la Commission de l’UEMOA, qui conduit les actions d’intégration économique et d’harmonisation réglementaire dans l’Union ;
L’UEMOA :
c’est bien évidemment une union douanière, un tarif extérieur commun et des politiques sectorielles communes ;
c’est également un programme économique régional (le PER) qui vise la construction d’un appareil productif intégré et le développement du capital humain au niveau régional ;
c’est surtout une union bancaire déjà fonctionnelle, avec un superviseur unique pour l’ensemble des établissements de crédit ;
c’est enfin un marché régional des capitaux, composé d’une bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM), d’un marché monétaire commun, d’un marché régional des titres publics et d’une agence régionale de gestion de la dette publique, en cours de création, destinée à aider les Etats membres à lever des ressources à moindre coûts sur les marchés internes et extérieurs.
Cette union monétaire, qui a fêté ses 50 années d’existence en novembre dernier, a su trouver les ressorts nécessaires pour traverser de nombreuses crises à la fois politiques, économiques et financières.
Ainsi les économies de l’UEMOA ont-elles fait preuve d’une bonne résilience face aux impacts des chocs extérieurs auxquelles elles ont été exposées en 2012, en particulier la crise des dettes souveraines et le fléchissement des cours des matières premières. Le Produit Intérieur Brut de l’Union a progressé de 6,4%, contre 0,7% un an plus tôt.
Ce rebond de la croissance est imputable aux facteurs suivants :
le redressement de la production agricole, après la mauvaise campagne 2011/2012 ;
la reprise plus forte que prévu de l’activité économique en Côte d’Ivoire ;
l’essor de la production minière.
Tous les Etats ont participé à ce regain de croissance, a l’exception des ceux affectés par des crises socio-politiques et sécuritaires (Mali et Guinée-Bissau).
Les tensions inflationnistes ont été globalement contenues. Le taux d’inflation s’est établi en moyenne à 2,4%.
Les perspectives économiques s’annoncent favorables en 2013. L’activité économique devrait connaître une accélération, avec un taux de croissance projeté a 6,5% et une inflation contenue a 2,5%.
La croissance serait soutenue principalement par :
la poursuite des investissements dans les activités extractives dans certains pays de l’Union ;
l’exécution des programmes d’investissement dans les infrastructures ;
la bonne tenue de la production vivrière et des filières agricoles d’exportation ;
le renforcement des capacités d’offre d’énergie électrique au sein de l’Union.
Mesdames, Messieurs,
Je vous remercie de votre aimable attention.